Je la regarde sans la voir, terrassé par la chaleur. J'avais presque du mal à inhaler l'oxygène dudit lieu en dépit de l'extraordinaire capacité d'adaptation de mon odorat. Faustine aussi était éreintée par cette canicule étouffante, une loque affalée sur le canapé. Comme elle risquait très certainement de se sédentariser sur le fauteuil, j'en ai profité pour me tirer de ce sanctuaire insalubre.
Pour s'échapper du cachot, c'était un peu comme traverser le no man's land. Fallait sauter par-dessus les chevaux de Frise (boîtes de Corn flakes) et éviter les mines antipersonnelle (godasses) qui gisaient au sol, ne pas se prendre les pieds dans les barbelés (cable électrique long d'au moins vingt mètres du grille-pain beige et marron) ou dans tous les détritus épars. Arrivé au seuil du pont-levis, j'ai jeté un dernier coup d'oeil la belle Cunégonde, toujours dans cette position un peu vulgaire, n'a même pas remarqué que je m'étais barré.
Des bouffées de chaleur à exterminer les asthmatiques les plus coriaces, le chiavari des mecs du B.T.P., le martèlement sans fin de l'acier contre l'acier, la pression du sang qui remonte la tête, l'atmosphère merdique, la volonté de se foutre en l'air. Me sentis tout à coup épuisé et atrocement déprimé. Je suis resté planter à l'entrée comme un con pendant deux minutes infinissables durant lesquelles tout mon passé a défilé, et notamment ma jeunesse où je vivais dans un foutoir pareillement crade. Ce que j'étais avant, ce qui je suis aujourd'hui, ce que je deviendrai demain ; j'ai commencé à penser à ce que j'allais branler après mes études, ce que j'allais faire après avoir quitté cette saloperie décharges.
Las, anéanti par un pessimisme soudain, j'examinais ce qui se trouvait directement sous mes yeux, c'est-à-dire une armoire à chaussures dont la portière droite était complètement défoncée. Blindée de pompes, comme si c'était un tableau, ça me foutait deux fois plus les jetons.
"Tu cherches quelqu' chose ?" me demanda Faustine au loin non sans hausser la voix. Ça m'a ramené sur Terre d'un seul coup, de la même façon qu'un gosse qui dort et qui se rend compte qu'il est en train de se chier dessus. "La sortie," ai-je répondu soupirant, et en me donnant les plus grandes peines du monde à avoir, sans faire la grimace, la tête d'un mec souriant. J'étais toutefois relativement heureux du fait qu'elle s'est aperçue de ma fugue. Elle a esquissé un sourire. Me regardait me barrer, mais je n'en avais plus envie. Alors qu'il y a trente secondes, j'étais sur le point de me défenestré... C'est fou à quel point un simple sourire peut vous faire oublier.


